La perception et l'intégration des informations sociales

Montrer comment les individus perçoivent et décodent la variation acoustique et linguistique est fondamental pour en comprendre les fonctions. De plus, les signaux vocaux ne sont pas produits isolément, mais font partie d’échanges qui sont régis par des règles précises. Ils sont aussi produits dans un environnement multi-sensoriel ce qui nécessite de prendre en compte la multimodalité des signaux pour comprendre l'entièreté des échanges.

Discrimination auditive au niveau intraspécifique

Ces études ont pour but de décrire les informations sociales qui pourraient être perçues lors du traitement auditif des vocalisations ou du langage chez différentes espèces.
Chez le cheval, certaines caractéristiques des hennissements sont corrélées avec le succès reproducteur des étalons, leur morphologie et également avec leur niveau de calme. Les juments sont attirées par les hennissements présentant des indices traduisant une grande taille, un calme et une bonne fertilité (collaboration avec l’équipe 2).

Le hennissement de l’étalon : un signal « honnête » qui encode la fertilité

Reconnaitre un partenaire, notamment à sa voix, est également important pour la coordination sociale. Les singes hurleurs mâles reconnaissent les membres de leur groupe mais également les voix de leurs voisins en les associant à un territoire donné.

Le singe hurleur et ses voisins

Outre, l'identité du partenaire avec lequel il interagit, un individu est plus ou moins sensible à sa façon de parler. Chez l'humain, nous participons à un projet international regroupant 67 équipes de recherche réparties dans 16 pays. Deux types de discours ont été proposés à 2 312 enfants âgés de 3 à 15 mois : un discours dirigé vers un adulte ("parler adulte") et un discours dirigé vers un enfant ("parler bébé"). La préférence pour le discours "parler bébé" croit avec l’âge de l'enfant et est fonction de sa langue maternelle mais également du protocole expérimental utilisé.

Effets des ajustements parentaux sur l’attention de l’enfant

Discrimination auditive au niveau interspécifique

Les voix peuvent aussi être informatives à un niveau interspécifique.

Les cochons sont sensibles à la voix humaine (notamment sa prosodie) et peuvent apprendre à reconnaitre différentes voix (Collaborations équipe 2 et INRAE). Ils perçoivent in utero des voix humaines et peuvent ainsi associer un état émotionnel de leur mère avec certaines voix. Cet apprentissage a des conséquences pour les porcelets : la séparation d’avec la mère est plus ou moins stressante selon qu'ils entendent une voix familière et qu'elle a été associée in utero à des émotions positives ou négatives chez la mère.

Le cochon : apprentissage prénatal de l’association voix – émotion maternelle

Le cochon étant un animal domestique, la sensibilité de l’animal pour la voix humaine pourrait seulement découler d'un processus de domestication, mais elle peut aussi être simplement liée à l’expérience précoce vécue par les jeunes. De fait, les guépards élevés en captivité présentent une certaine sensibilité à la voix humaine : ils sont capables de distinguer une voix humaine connue (celle de l’animalier) d’une voix inconnue (celle de visiteurs) (Collaboration équipe 2 et Cheetah Outreach South Africa). De plus, la proximité avec l'humain est une opportunité pour tester les capacités cognitives de certaines espèces sauvages. Les dauphins sont capables de réagir à un son non-biologique arbitraire différent pour chaque dauphin, c'est-à-dire qu'ils réagissent plus au son qui leur est attribué. Ils reconnaissent leur "nom" diffusé sous l’eau comme dans l’air alors que leur perception auditive était considérée comme exclusivement subaquatique (Collaboration équipe 2, parc zoologique Planète sauvage).

Perception sensorielle du dauphin

Un monde multi-sensoriel

L'umwelt d'un individu correspond à son monde subjectif basé sur ses champs de perception, ses capacités d'action et leur combinaison. Pour comprendre les différentes façons dont réagit un individu à son environnement physique et social, il faut une connaissance précise de son umwelt. Nous abordons cette question chez deux modèles distincts : les dauphins et l'humain, plus précisément le nouveau-né prématuré.

Les dauphins de par leurs adaptations anatomiques et comportementales, sont de bons modèles pour étudier leur perception sensorielle de l'environnement. Certes, leurs capacités d’écholocation et vocales sont bien illustrées dans la littérature, mais leurs capacités sensorielles ne se limitent pas à ces modalités. Ainsi, les dauphins extraient aussi des informations chimiques de leur environnement via les sens du goût et de l’odorat.

Dans le même esprit, l'umwelt des bébés et plus particulièrement celui des prématurés est beaucoup plus étendu que ce qui était couramment admis il y a quelques décennies (collaboration avec l’équipe 2). Par exemple, leur seuil de réponses à des stimulations tactiles ou auditives est beaucoup plus faible ou élevé respectivement que celui des adultes. D'un point de vue appliqué, une meilleure connaissance de l'umwelt des bébés permet aussi d'appréhender différemment les procédures de soins.

Les règles conversationnelles

La conversation humaine est régie par un ensemble de règles, telles que ne pas parler en même temps que son locuteur ou respecter un temps de pause pour lui permettre de répondre (le tour de parole), ou adapter sa voix et son discours à l’identité du partenaire… Le respect de ces règles permet notamment de rendre le message plus clair, les interactions plus prévisibles, et agit comme un régulateur des liens sociaux. Ces règles sont universelles chez l’homme. Peut-on les retrouver chez les primates non-humains ? La conversation est une compétence à acquérir. A quel âge commence-t-on à l'observer chez l'enfant ?

Chez certains primates non-humains, les échanges vocaux sont organisés comme des formes primitives de conversation avec un respect de règles temporelles et sociales propres à chaque espèce.
L’existence de règles conversationnelles, déjà bien décrites chez les singes non anthropoïdes, a également été mise en évidence chez les grands singes lors de l’émission de cris de contact affiliatifs. Ainsi, les bonobos, et plus particulièrement les individus socialement proches, échangent des peep en évitant de les superposer.
Chez les gorilles, les grunts, présents lors des échanges vocaux, sont eux aussi espacés par un intervalle de temps qui permet d'éviter un chevauchement des vocalisations. Le mâle du harem est l’interlocuteur privilégié du groupe. De plus, ces grands singes perçoivent le non-respect des règles conversationnelles, plus particulièrement le chevauchement des vocalisations.

Tour de parole

Quelques premiers travaux suggèrent l’existence d’un apprentissage de ces règles. Chez les singes araignées par exemple, les adultes, contrairement aux jeunes, répondent préférentiellement à leurs partenaires affiliés et adaptent la structure acoustique de leur réponse au cri du partenaire.

Copier son interlocuteur : « call matching »

Chez les humains aussi, la maitrise du tour de parole lors d'une conversation est longue et difficile (à 3 ans, elle est observée uniquement lors de réponses à des questions simples). En ce qui concerne la perception d'une violation de la règle du tour de parole, les bébés de 6 mois réagissent à une coupure de parole lors d’une interaction verbale entre deux personnes. Cette réaction est toutefois dépendante du statut socio-économique de la famille.